Cannes


20 ºC
Nice


19 ºC
Menton


19 ºC

Dominique Thomas, profession : « facteur d’orgues »

Dominique Thomas,  profession : « facteur d’orgues »

Le concours en vue d'une reconstruction-restauration du grand orgue de la cathédrale de Monaco, organisé par les Affaires culturelles, a été remporté par la manufacture d'orgues Thomas, en Belgique. Quatre claviers, 79 jeux et 5 198 tuyaux pour un instrument monumental qui figure désormais au rang des plus beaux orgues mondiaux... Inspiré des orgues classiques français, l'instrument est résolument contemporain... Nous avons rencontré « Dominique Thomas et les siens », qui ont réalisé une véritable œuvre d’art pour le XXIe siècle.

L’histoire de Dominique Thomas, comme le sont souvent les nobles histoires artisanales, est une histoire de famille, de transmission d’une passion. André Thomas, son père, a toujours aimé la musique d’église, il était d’ailleurs organiste à la paroisse de son petit village de Ster-Francorchamps en pays Flamand. « Pendant 10 ans mon père a travaillé, appris je dirais, chez un facteur d’orgue de notre région. En 1965, il eu envie de créer ses propres instruments, il a commencé seul...

Aujourd’hui, nous formons " une petite famille " de 14 personnes. Organiste comme lui, je m’occupais de la partie artistique de l’entreprise depuis 1990 tout en apprenant le métier, depuis tout petit j’ai baigné là-dedans... En 2000, j’ai racheté l’entreprise à mon père, parce qu’on est 5 enfants chez nous, mon frère Samuel travaille pour nous comme architecte, c’est lui qui a rassemblé les idées et dessiné le buffet de l’orgue... Nous pratiquons tous les corps de métiers : ébénisterie, mécanique, dessin, informatique, tuyauterie, physique, technique des fluides, musicologie, l’archéologie même, car il faut rechercher toutes les traces historiques qui pourraient nous guider.

C’est un apprentissage permanent, j’ai voyagé, vu pas mal d’orgues, et je continue. C’est une formidable aventure humaine, nous sommes une petite équipe, alors imaginez la fierté de remporter un tel concours ! A l’avant-dernière étape, nous étions encore 5 en lice et là, comme on dit, " que le meilleur gagne ", mais c’est aussi pour une petite entreprise un gros investissement – quelque 20 000 euros – de participer à ce genre de concours internationaux, donc il faut bien réfléchir avant de s’engager. Ce sont de grands marchés internationaux aujourd’hui et, trop souvent, dans bien des pays, pour des raisons économiques, ce sont les projets les moins coûteux qui sont choisis, on a tous tendance à sous-estimer le coût pour remporter le concours !

Le critère de Monaco étant la qualité avant tout, ce concours était très important pour nous, quand je dis que c’est " l’orgue de ma vie ", enfin, de toute mon entreprise, ce n’est pas un hasard. Qu’est-ce qu’on viendra voir dans un pays dans 50 ans, les autoroutes ? Quand on voyage ce sont quand même encore les œuvres d’art qu’on admire, c’est important de conserver, construire des œuvres d’art à notre époque, on a la fierté de laisser quelque chose à nos enfants, à nos petits-enfants... ».

Quand deux facteurs d’orgues se rencontrent !

« Si nous avons gardé une grande partie des tuyaux du facteur d’orgue de 1974, Jean-Loup Boisseau, qui est avec nous aujourd’hui venu spécialement à Monaco entendre le nouvel orgue (qui est toujours un peu son orgue !), c’est que ces tuyaux sont d’une grande qualité, qu’il y avait une belle harmonie dans tout l’orgue Nous n’aurions pas pu faire mieux. Il faut sauver ce qui existe et qui est bien fait, cela fait partie du patrimoine. Nous avons restauré des tuyaux du premier orgue, fin XIXe, ceux-là étaient un peu fatigués je dois dire ! ». A propos ces fameux tuyaux combien sont-ils, j’entends 4 000, 6 000, 7 000 ? « Thomas Deserranno, organiste et harmoniste du nouveau grand orgue, les a comptés ils seraient 5 198... ». Jean-Loup Boisseau étant présent j’ai voulu en savoir plus : combien de tuyaux avait « son » orgue ? « un peu moins de 4 000 », le verdict de « son » oreille qu’on pourrait imaginer critique...

« Je suis ému et ravi à la fois de revenir ici, et avec Dominique Thomas que je connais depuis 15 ans, il n’y a rien de changé dans l’harmonie, sinon que l’avancée de l’orgue dans la cathédrale lui donne plus d’amplitude... ». Le marché fut plus difficile a remporter il y a 30 ans ? « La concurrence n’était pas celle d’aujourd’hui... En 74, l’orgue a été fait sous la direction de Pierre Cochereau, à l’époque directeur du Conservatoire de Nice, responsable de la restauration de l’orgue de Notre-Dame de Paris, mon entreprise était une petite entreprise de la dimension de celle de Dominique aujourd’hui, c’est aussi ce qui nous rapproche Dominique et moi ! ».

Un peu d’histoire de l’orgue en France ? « L’orgue classique français s’arrête à la Révolution. Après on assiste à une évolution, c’est tout-à-fait autre chose, c’est l’apparition de l’orgue romantique, symphonique, l’orgue de la Cathédrale de Poitiers est aujourd’hui le seul représentant authentique de la fin du XVIIIe, donc je suis resté à l’orgue classique français, c’est pour cela que je travaille beaucoup avec Dominique Thomas, parce qu’il a su respecter cet aspect classique de l’orgue tout en le faisant évoluer vers le futur... »

Deux défis : l’avancée de l’orgue vers la nef et la lumière, une première

L’imposante façade, en bois clair, agrémentée de dix tourelles, suspendue entre terre et ciel, présente la particularité de surplomber la nef. Un premier défi de Dominique Thomas. « Le porte-à-faux spécialement créé permet de sortir l’orgue de son espace traditionnel sous la voûte et de lui donner une dimension sonore jusque là inconnue, c’est le caractère enveloppant qui lui permettra de remplir tout le volume tout en gagnant en clarté et en précision ». Le second défi, une première, était « d’interpréter » la couleur sonore d’une manière visuelle, un souhait cher à Dominique Thomas : « Ce sont des Belges aussi, Serge qui travaille à Cannes, et son frère Franck Pirotte, qui se sont occupés de la partie technique de l’éclairage, ils ont fait des recherches sur les liquides et ont mis au mis au point un système de leds qui ne chauffent pas de façon à ne pas désaccorder l’instrument, ce qui était le risque...

La façade est ornée de fines plaques de plexiglas qui pourront être éclairées de différentes manières, la lumière que nous apportons est une lumière douce, que nous avons voulue porteuse d’expression, elle est un élément architectural à part entière étendant la notion de polychromie à l’espace, grâce à l’apport d’une résine à base de polymethacrylate, qui capte et diffuse cette lumière. Pour apporter une dimension artistique à notre démarche nous avons choisi de faire appel à une grande artiste belge : Henriette Michaux, ingénieur de formation, designer en luminaires et scénographe ».

La construction, les matériaux...

« Ce qu’il est important de dire c’est que nous avons marié la modernité et le travail à l’ancienne, si vous observez les mécaniques, elles sont créées dans un certain style pour cet orgue contemporain mais faites à l’ancienne, par exemple les équerres à l’intérieur nous sont propres, il n’y en a pas nécessairement dans d’autres orgues ; à partir du moment où je m’engageais à construire un orgue contemporain, je voulais que l’artisanat fasse bon ménage avec la modernité, la technologie de pointe, qu’on n’ait pas l’impression " que les choses ne vont pas ensemble ", c’est ce qui a été peut-être la partie la plus passionnante de nos enjeux !

Tout ce qui pouvait se faire artisanalement devait l’être et avec des matériaux nobles : le buffet est en chêne de Bourgogne, il y a du pin des Vosges, du pin d’Oregon, tout ce qui est console est en érable blanchi pour donner de la clarté à l’habitacle du " pauvre organiste " qui est un peu à l’étroit là ! On nous demandait de réaliser un orgue au design tourné vers l’avenir qui puisse apporter quelque chose à notre époque. C’est le plus grand orgue contemporain que nous ayons réalisé à ce jour ! ».

Un gigantesque puzzle de 30 tonnes : un projet de longue haleine...

Deux ans de travaux de reconstruction, un an de remontage sur place et un long travail d’harmonisation, l’instrument a été acheminé à Monaco le 28 mars dernier. « Vous l’imaginez, ce sont beaucoup de choses à gérer du point de vue logistique depuis la Belgique : 3 semi-remorques pour transporter un gigantesque puzzle de plus de 30 tonnes (la structure métallique qui le supporte en pèse à elle-seule 7), à l’arrivée on peut dire qu’on a rempli la cathédrale ! Nous avons travaillé sur place, 5 à 6 personnes en permanence durant un an, beaucoup de nuits sans sommeil, mais si la route a été longue, parfois difficile, j’avoue que je suis fier et heureux.

Monaco est un gage de qualité, un pays connu dans le monde entier, et rien que le fait que nous ayons été choisis, nous aide, preuve en est que nous avons déjà des commandes alors que l’orgue, lui, n’a pas encore " fait ses preuves " ». Comment se sent notre facteur d’orgue à quelques jours de la bénédiction, le 8 décembre ? « Un orgue, c’est une machine, mais c’est aussi une œuvre d’art, on laisse quelque chose pour la postérité, ce n’est pas rien ! Le jour de la fête du prince il résonnera – pour la première fois la cathédrale pleine – et de plus en présence du souverain et de sa famille... même si, honnêtement, je n’ai pas très peur, c’est quand même un fameux test pour nous ! ».

Depuis cet entretien, l’orgue a chanté pour la première fois le jour de la Fête nationale, inutile de dire que Dominique Thomas et « sa petite famille », malgré tout leur savoir-faire, avaient « un seul cœur » qui battait très fort... Dominique Thomas est satisfait, même si, pour lui, il reste à perfectionner quelques points d’harmonisation avec son complice harmoniste, Thomas Deserranno. « On forme presque un vieux couple, on n’est pas toujours d’accord mais on fini par s’entendre, chacun apporte quelque chose à l’autre.

Nous jouons avec les sons comme un peintre avec les couleurs, c’est important d’entendre l’orgue la cathédrale pleine, la Fête nationale était donc un double grand moment d’émotion pour nous tous et pour le maître Olivier Vernet, titulaire du grand orgue qui semble aux anges, si je puis dire, c’est bon signe ! ». Un autre moment intense sera le rituel de la bénédiction : « L’archevêque de Monaco demandera au grand orgue de " s’éveiller ", l’instrument répondra en chantant à des invocations qui lui sont propres, à Marie, ici, bien sûr. C’est un moment très émouvant pour nous mais aussi pour toutes les personnes qui auront le bonheur d’y participer ».

Viviane Le Ray

Photo : Thomas Deserranno, Jean-Loup Boisseau, et au premier plan, Dominique Thomas